samedi 8 août 2009

Le chat vivant

(Je m'ennuyais. J'ai pondu ce court délire, dont le seul but est de frustrer le lecteur. Comme personne n'en voudra, allez hop, sur le blog !)

Le chat vivant

Le chat trépané buvait dans un bol transparent. C'était un gros chat roux et blanc. La partie supérieure de son cerveau, d'un rose grisâtre, émergeait d'un liquide clair qui clapotait à chaque mouvement. Des gouttes frappaient le carrelage. Le bord de son crâne tranché, noirci, semblait avoir été cautérisé par une forte source de chaleur. De part et d'autre du chat, quatre chiens de type Yorkshire, qui eux ne présentaient aucun signe de mutilation, tendaient le cou vers le bol pour se désaltérer à leur tour. L'un deux, manifestement incapable d'atteindre son but, se mit à laper le liquide où baignait la cervelle du chat, donnant de temps à autre un coup de langue sur la matière molle. Le chat ne broncha pas, il continua de boire comme si de rien était, lentement vidé de son liquide encéphalique.
Adrien fit mine d'intervenir, mais Sam le retint d'une main sur l'épaule.
« Mais si il lui mord le cerveau ? fit Adrien, c'est con ces chiens-là.
– Je crois pas que ça changerait grand-chose, répliqua Sam, c'est le chat de Schrödinger. Il est à la fois mort et vivant. Jamais rien compris à ces trucs-là.
– Ah c'est lui ? Les machins quantiques et tout ? Je croyais que si on l'observait il devenait soit mort soit vivant.
– Pas ici en tout cas », fit Sam, l'air pensif.
Le grand homme maigre s'appuya aux barreaux de la fenêtre. Adrien poursuivit.
« Pourquoi il a la tête ouverte ?
– Ben ça doit être les scientifiques, répondit Sam. On a pas souvent l'occasion de mater les neurones d'un mort-vivant.
– Il s'appelle comment ?
– Illusion. Ca lui va bien, hein ?
– Illusion ! appela le jeune homme en claquant de la langue, Illusion ! Viens voir ici... »
Le chat de Schrödinger se redressa à la mention de son nom. Le York, voyant sa source d'occupation lui échapper, se mit à grogner. Illusion l'ignora superbement et s'approcha des deux hommes en se dandinant. Se jugeant un peu trop docile, il bifurqua au dernier moment et feignit de s'intéresser étroitement aux pieds chromés de la table de cuisine.
« Il a l'air gentil, dit Adrien.
– Je me demandais, fit Sam, tu crois que nous aussi, on est deux choses à la fois ? Je veux dire, si le chat est mort-vivant, pourquoi pas nous ?
– Sais pas. T'as vu, les clebs, ils se ressemblent drôlement. C'est peut-être des clones ou un truc comme ça.
– C'est peut-être le même chien », murmura Sam, comme pour lui-même.
Adrien fixa les animaux. Visiblement il n'avait pas songé à cette éventualité.
Soudain, un trou-de-ver se forma au milieu de la pièce. C'était un de ceux qu'on activait par champ magnétique, puis qu'on agrandissait et maintenait grâce aux particules d'antimatière. L'air tremblota comme au-dessus d'un feu, et un nuage gris s'intensifia au centre de la singularité. Sam et Adrien s'éloignèrent par précaution. Illusion se blottit sous une chaise et feula. Les Yorks s'étaient regroupés à l'autre bout de la cuisine.
« On pourrait pas l'emprunter ? chuchota Adrien.
– Nan, c'est un sens unique. »
Un physicien franchit le trou-de-ver et posa le pied sur le carrelage en damier. Il portait une blouse blanche et des lunettes aux carreaux épais. Sa tignasse ébouriffée tombait sur un visage mal rasé. Un vrai cliché.
Il affichait un large sourire. Le trou-de-ver se referma derrière lui.
« J'ai réussi ! » s'écria-t-il.
Il dévisagea tour à tour les deux hommes. Son sourire s'estompa.
« Heu... Où suis-je ? dit-il, avant de se reprendre. Vous parlez peut-être pas ma langue...
– Si, fit Sam.
– Je suis... sur Terre ? interrogea le physicien.
– Vous êtes dans la cuisine, affirma Sam, impassible.
– Et où se trouve la cuisine ? s'enquit l'homme en blouse, soupçonneux.
– Regardez par la fenêtre », dit Sam en s'écartant.
Le scientifique s'exécuta.
« Nom de Dieu ! s'exclama-t-il.
– C'est le cas de le dire. »
Illusion miaula.